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Armelle Dakouo : « La photographie est notre écriture culturelle sous forme d’images »

À la tête de la 15ᵉ édition des Rencontres de Bamako, qui se tiendra du 26 novembre 2026 au 26 janvier 2027, la commissaire Armelle Dakouo défend une photographie en pleine transformation. Sous le thème Refabulation(s), elle ouvre le médium à l’installation, à la vidéo et à la sculpture, tout en réaffirmant son rôle dans la construction de la mémoire et des archives. À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse la production des images, elle revient sur ce qui fait encore la singularité de la photographie.


La sélection officielle est désormais connue : 49 artistes ont été retenus parmi plusieurs centaines de candidatures. Qu’est-ce que vous recherchiez dans le travail des artistes au regard de Refabulation(s) ?

Nous avons effectivement reçu plusieurs centaines de candidatures, et nous avons été agréablement surpris de constater que les Rencontres de Bamako continuent, d’édition en édition, de susciter un tel intérêt, alors même qu’elles sont consacrées au médium photographique.

Le thème de Refabulation(s) a été pensé comme une proposition suffisamment ouverte pour permettre aux artistes de s’y reconnaître tout en y apportant des réponses très diverses. Il fait naturellement émerger des notions comme la mémoire, les archives ou l’histoire, qui traversent de nombreuses pratiques artistiques contemporaines africaines. Mais il ouvre également la voie à d’autres questionnements : l’environnement, le politique, le social ou encore le culturel. L’ambition était de proposer un cadre conceptuel suffisamment fort pour accueillir une pluralité de regards.

La sélection a été un véritable défi en raison du nombre de candidatures. Nous avons mis en place plusieurs étapes d’évaluation, menées par un comité de sélection, à partir de critères directement liés à la thématique et à la manière dont les artistes développaient leurs propositions.

La sélection reflète un fort équilibre entre les genres. Était-ce un équilibre que vous recherchiez activement en tant que commissaire ?

Oui, absolument. C’est une question à laquelle je suis particulièrement attentive. Être artiste est déjà un combat : il faut parvenir à montrer son travail, à le faire circuler et à trouver sa place dans le monde de l’art. Pour les femmes artistes, cette réalité est souvent renforcée par des inégalités persistantes. Nous n’avons plus besoin de démontrer qu’il leur est, en moyenne, plus difficile d’accéder à la visibilité.

Il était donc essentiel pour moi de parvenir à une véritable parité. Cette année, nous comptons 25 femmes parmi les 49 artistes sélectionnés, et j’en suis très heureuse.

Ce qui est encourageant, c’est que cet équilibre s’est construit assez naturellement. Nous avons reçu un très grand nombre de candidatures d’artistes femmes, ce qui témoigne aussi de la vitalité de leurs pratiques et de leur présence sur la scène contemporaine.

Dans les portfolios des artistes sélectionnés, le corps apparaît souvent comme un lieu où se rejouent des questions de mémoire, de spiritualité, d’identité et de réparation. Est-ce une lecture que vous partagez ?

Oui, chez plusieurs artistes, cette dimension est effectivement très présente. Certains ont recours à l’autoportrait pour mettre en image les récits qu’ils souhaitent transmettre. C’est une approche qui traverse plusieurs des projets sélectionnés.

Un autre aspect m’a également beaucoup marquée : le travail d’après-archives. De nombreux artistes réinvestissent des archives, les retravaillent et les « refabulent » à travers une écriture contemporaine. Cette démarche revient de manière récurrente dans la sélection.

Nous retrouvons donc des approches diverses, mais l’autoportrait comme le travail d’après-archives constituent effectivement deux axes importants de cette édition.

La sélection rassemble des artistes qui vivent sur le continent, d’autres issus des diasporas et plusieurs espaces géographiques. Dans ce contexte, que signifie aujourd’hui l’expression « photographie contemporaine africaine » ?

Pour moi, cette thématique était justement une manière d’ouvrir la discussion. L’expression photographique est aujourd’hui diverse. Elle n’est plus cantonnée à une lecture en deux dimensions, à l’impression d’une photographie, ni à une image figée.

Je la considère désormais comme une pratique qui témoigne d’une certaine porosité avec d’autres médiums. Nous avons reçu beaucoup de propositions qui se situent entre photographie, vidéo et installation, avec des médiums qui se côtoient et se répondent.

C’est aussi une manière de repenser la monstration et la présentation du travail des artistes photographes. Il y aura ainsi beaucoup d’installations dans cette édition, afin de proposer une autre approche de la pratique photographique et d’ouvrir davantage les possibilités scénographiques autour des œuvres.

Les pratiques que l’on retrouve dans cette sélection — installation, performance, vidéo — sont aujourd’hui présentes dans de nombreuses scènes artistiques à travers le monde. Qu’est-ce qui distingue encore, selon vous, la photographie contemporaine africaine ?

Elle va certainement représenter des réalités culturelles ou sociales. Mais, comme chacun, les artistes utilisent aussi l’image pour se représenter et s’identifier. C’est ce qui fait le travail d’un artiste : il est le reflet, le miroir de nos sociétés.

Mais la pratique en tant que telle reste la même. Elle est même tellement vaste et diverse que, justement, je trouvais qu’avec cette thématique de la Refabulation, on pouvait se permettre d’ouvrir à la transdisciplinarité. C’était l’idée derrière cette édition.

Ayrson Heráclito (Brésil). Artiste sélectionné pour la 15ᵉ édition des Rencontres de Bamako. Sa pratique transdisciplinaire — performance, photographie et installation — est ancrée dans la spiritualité afro-brésilienne. ©Paulo Darzé Galeria.

Est-ce qu’elle est encore importante, cette notion de « photographie contemporaine africaine », selon vous ? Ou est-ce qu’on doit la dépasser ?

Non, elle reste importante. En parallèle de montrer comment elle peut évoluer, devenir mouvante ou sculpturale à travers les installations, et être poreuse à d’autres pratiques, la Biennale porte aussi un regard sur son histoire et son héritage.

Nous présenterons notamment plusieurs hommages qui mettront à l’honneur des figures importantes de la photographie africaine, notamment Malick Sidibé, à travers une exposition commissariée par son fils et qui présentera des photographies inédites.

Il y aura également Returning Home, un projet de Santu Mofokeng et Paul Weinberg, créé dans les années 1980, en pleine période d’apartheid. Il s’agit d’un projet photographique à quatre mains qui sera présenté pour la première fois sur le continent africain et qui, depuis sa création, n’a été montré que trois fois.

À travers ces projets, nous sommes aussi face à des photographies d’une autre époque, avec une approche plus classique et historique de l’image. Il était important pour moi de faire coexister ces différentes temporalités au sein de la Biennale.

Parlons justement de l’histoire. Les premières éditions de la Biennale étaient très concentrées sur les photographes de studio maliens, avant que les Rencontres ne s’ouvrent progressivement, notamment à partir des années 2000, à des pratiques beaucoup plus contemporaines. Comment votre édition s’inscrit-elle dans cette longue histoire ?

Je suis dans la continuité de ce qui m’a précédée. Il y a une très belle histoire derrière les Rencontres de Bamako, avec de nombreux commissaires d’envergure qui ont contribué à faire de cette Biennale ce qu’elle est aujourd’hui.

Avant moi, il y a eu notamment Igo Diarra, Bonaventure Ndikung, qui a assuré la direction artistique de deux éditions, mais aussi Marianne Yamsi, Laura Serani, Simon Njami et Bisi Silva, qui a été commissaire de la 10e édition. Toutes ces personnalités ont participé à écrire l’histoire de la création contemporaine africaine, sur le continent comme à l’international.

C’est précieux. Chacun a apporté sa pierre à l’édifice, avec des thématiques diverses qui ont permis de mettre en lumière les pratiques artistiques du continent et de ses diasporas. La question de la diaspora a d’ailleurs toujours été présente dans les Rencontres.

Aujourd’hui, cette ouverture se poursuit dans la sélection, avec notamment des artistes du Brésil, de Martinique et de Guadeloupe. Il était important pour moi de conserver cette ouverture à l’afro-descendance, parce que l’histoire de l’Afrique est aussi une histoire de circulations et de déplacements vers d’autres continents.

Cette édition prolonge-t-elle l’évolution de la Biennale ou pensez-vous qu’elle marque une nouvelle étape ?

Elle marque en tout cas, pour moi, une nouvelle étape dans la manière dont la pratique photographique évolue. L’image devient véritablement mouvante, elle devient sculpturale et s’inscrit davantage dans l’installation.

Les artistes photographes vont chercher du côté du sonore, de la vidéo, de la matière ou encore de la sculpture. Ils ne restent plus exclusivement dans une image figée. C’est vraiment ce que j’avais envie de faire apparaître dans cette édition.

C’est un point de vue que je trouvais particulièrement intéressant à développer, et pour lequel la Refabulation m’a semblé être la meilleure manière d’amplifier cette évolution.

Dans votre proposition curatoriale, vous évoquez brièvement l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, alors qu’on peut produire des images sans appareil photo, à quoi sert encore la photographie ?

L’intelligence artificielle se nourrit des images qui existent déjà : elle les transforme et réimagine des visages, des situations, des choses qui n’existent pas. Et justement, il est important de continuer à produire des images en tant qu’êtres humains.

Bien évidemment, c’est comme lorsque Internet est arrivé, ou lorsque nous sommes passés de la photographie à l’art numérique. Ce sont des périodes qui ont marqué de nouvelles étapes et entraîné des changements dans les pratiques. Elles ont finalement toutes été intégrées. Il y a des artistes qui intègrent aujourd’hui l’intelligence artificielle de la même manière, comme un outil.

Je pense qu’aujourd’hui, l’intelligence artificielle doit être un outil et non un danger, dans le respect des droits d’auteur. On arrive là davantage à la question de la régulation de ce que devrait être l’intelligence artificielle dans son utilisation à l’échelle mondiale, entre les mains de tout le monde. Mais c’est un autre débat.

Je pense que les photographes, en tout cas lorsqu’ils utilisent l’intelligence artificielle, doivent systématiquement le mentionner en tant qu’outil. Mais il faut en parler, puisque ce sont des pratiques qui arrivent et qui sont déjà là, déjà intégrées. Aujourd’hui, presque tout le monde l’utilise. Je me rends compte à quel point cette intelligence artificielle peut être utilisée au quotidien, notamment par les plus jeunes que nous, qui vont parfois en faire leurs meilleurs amis.

Il y a des utilisations qui peuvent être abusives ou impensables pour d’autres. Cela dépend vraiment de son appétence, de sa trajectoire et de la manière dont on l’utilise. Je suis encore très novice sur ce sujet-là.

Mais dans ce contexte-là, justement, quel rôle singulier peut encore jouer la photographie ?

Je dirais qu’elle est primordiale, parce qu’il y a dans le travail des notions dont on parle beaucoup, même si les artistes n’en parlent pas toujours : la mémoire, l’histoire, l’archive. On ne peut pas composer une archive sur quelque chose qui n’a pas existé à travers la composition d’une intelligence artificielle. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas un fait, ce n’est pas une histoire.

Il faut donc continuer, bien évidemment, à écrire nous-mêmes, par nous-mêmes, nos images, et à utiliser cette intelligence comme un outil. Mais tout doit venir de nous-mêmes, sinon nous allons être dépassés par l’utilisation de cette intelligence artificielle. Et là encore, je reviens au respect des droits d’auteur et à la nécessité de considérer l’intelligence artificielle comme un outil, et pas autre chose.

C’est toujours une question d’extrême : à quel point les choses peuvent-elles partir dans les extrêmes ? La photographie, c’est comme une écriture. C’est comme la littérature, c’est comme le cinéma. Elle reflète notre culture. C’est notre écriture culturelle sous forme d’images, et elle ne peut pas être transcendée par l’intelligence artificielle.

Au-delà de l’exposition internationale, comment envisagez-vous la présence de la Biennale à Bamako et sa relation avec la ville et ses publics ?

La programmation culturelle sera en écho avec l’exposition internationale, afin que la Biennale soit vivante pendant deux mois, avec chaque semaine des rendez-vous culturels auxquels je m’appuie sur des acteurs artistiques et culturels bamakois.

Pour cela, j’ai intégré à mon équipe curatoriale trois co-commissaires : Sandrine Honliasso, Ange-Frédéric Koffi et Lamine Diarra, dramaturge malien qui a créé Les Pratiquables il y a dix ans à Bamako. Aujourd’hui, il est au cœur de notre manière de refabuler cette 15e édition des Rencontres de Bamako.

Nous préparons notamment une pièce de théâtre autour de Malick Sidibé, intitulée L’Œil de Bamako. À partir de cette pièce, nous allons également développer d’autres propositions qui pourront entrer en résonance avec elle.

Je m’appuie aussi sur Hawa Maïté, designer textile, qui prépare un festival au même moment que la Semaine professionnelle, ainsi que sur Amadou Sanogo, artiste visuel qui a créé un centre d’art sur les hauteurs de Bamako. Ce sont des personnalités sur lesquelles je m’appuie parce qu’elles ont un véritable travail de terrain, mené tout au long de l’année, et qui nous permet de développer une programmation au plus près des publics.

Nous allons également mettre en place les Nuits de la photo, avec des projections en extérieur réunissant des collectifs de photographes et des fondations invitées. Des séances seront organisées dans plusieurs quartiers de Bamako, afin d’amener la photographie au plus près des habitants.

Dans dix ou vingt ans, quel héritage aimeriez-vous qu’on associe à cette 15e édition des Rencontres de Bamako ?

J’espère que dans cette édition, comme à chaque édition, on verra les plus jeunes artistes, à qui il est important de laisser la place, et des pépites en devenir qui, grâce aux Rencontres de Bamako, commencent une carrière internationale.

Il y en a eu beaucoup comme ça, qui ont commencé aux Rencontres de Bamako. Le meilleur exemple en date que j’ai en tête, c’est Léonard Pongo, que j’ai moi-même découvert aux Rencontres de Bamako en 2019 et qui, aujourd’hui, est à la Biennale de Venise sous le commissariat de Koyo Kouoh.

Je pense que c’est la première reconnaissance du travail mené par les Rencontres de Bamako : être un tremplin pour ces jeunes artistes, mais aussi un marqueur de temps pour la scène photographique internationale, puisqu’elles défendent ces artistes à l’international.

J’aimerais qu’elle continue de faire ce qu’elle fait, c’est-à-dire d’être un tremplin pour les jeunes artistes et d’être une vitrine pour tous.



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